Avec ou sans t ?

« On donnait ce jour-là un grand dîner, où, pour la première fois, je vis avec beaucoup d’étonnement le maître d’hôtel servir l’épée au côté et le chapeau sur la tête. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison de Solar, qui était sur la tapisserie avec les armoiries : Tel fiert qui ne tue pas. Comme les Piémontais ne sont pas pour l’ordinaire consommés dans la langue française, quelqu’un trouva dans cette devise une faute d’orthographe, et dit qu’au mot fiert il ne fallait point de t.

Le vieux comte de Gouvon allait répondre ; mais ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser rien dire : il m’ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le t fût de trop, que fiert était un vieux mot français qui ne venait pas du nom ferus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il frappe, il blesse ; qu’ainsi la devise ne me paraissait pas dire : Tel menace, mais tel frappe qui ne tue pas. »

Jean-Jacques Rousseau. Le dîner de Turin. Les Confessions livre III.

Explication de la devise

Le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, hier 28 juin, aura donné lieu à beaucoup de biographies, à de nombreuses manifestations sur les lieux foulés par l’illustre philosophe en région parisienne et en province, à de nombreux articles… Mais d’un point de vue du vocabulaire qu’en était-il de Rousseau ?

Voici un regard intéressant de Roland Eluerd, de l’Énergie des mots, qui célèbre à sa façon Jean-Jacques Rousseau.

« Il a été obligé de donner à des mots déjà en usage un sens nouveau en conformité avec les nouveaux concepts. La néologie, c’est-à-dire l’apparition de mots nouveaux, peut procéder en effet par création d’un mot, par emprunt, mais souvent elle résulte d’un nouveau sens ajouté à un mot en place.

Vers 1760, des mots comme peuplecitoyengouvernementsouverain, etc. existaient depuis longtemps. Rousseau les reprend en modifiant leurs significations : « Cette personne publique, qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres, prenait autrefois le nom de Cité, et prend maintenant celui de République ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables. À l’égard des associés, ils prennent collectivement le nom de Peuple, et s’appellent en particulier citoyens, comme participant à l’autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l’État. Mais ces termes se confondent souvent et se prennent l’un pour l’autre ; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision » (Du contrat social, VI).

Ces distinctions font l’Histoire. Le 23 juin 1789, quand Louis XVI ordonne aux députés de se séparer, Bailly, le président de l’Assemblée nationale, réplique au marquis de Dreux-Brézé : « Allez dire à votre maître monsieur, que la Nation assemblée n’a d’ordre à recevoir de personne. » Mirabeau ajoutera : « Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous ne partirons que par la puissance des baïonnettes. » La geste révolutionnaire conserve la mémoire de Mirabeau et l’emploi de peuple, comme chez Rousseau. Mais l’Histoire avait déjà choisi : Assemblée nationaleNation.

Examinons social. Le 27 juin — 2012 ! —, Charente libre titre un article de Jean-Pierre Champagne : « La Couronne : le coup de gueule du maire après le déficit du centre social. » On apprend dans l’article lui-même qu’il s’agit du « centre socioculturel ». Voilà un bon exemple de français qui voulant tout dire ne veut plus dire grand chose.

Comme le latin socialis, l’adjectif social a longtemps renvoyé aux alliés et à la société.Pour Rousseau, le contrat social est un pacte de société.

Au 19e siècle, apparaît la distinction du social et du politique. Le social concerne « le développement intellectuel, moral et matériel des masses populaires » (Littré). Le champ couvert par cette signification est très vaste, mais en même temps il ne concerne plus l’organisation politique raisonnée de la société. Dans l’usage ordinaire d’aujourd’hui social renvoie d’abord aux « problèmes sociaux » : santé, chômage, précarité, allocations diverses, etc. Un centre social aurait pour fonction de traiter ces problèmes. Un centre culturel proposerait autre chose. L’adjectif soudé socioculturel fonctionne comme un effort – une incantation ? – pour tout réunir. Les distinctions de la langue classique ne sont plus qu’un souvenir.

J’hésite parfois dans mon classement des horreurs du vocabulaire politico-administrativo-public. Quel est le plus moche : salle polyvalente ou centre socioculturel ? ».

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